Transports franciliens.
Aujourd'hui :
Comment payer les conséquences du mouvement de vos yeux dans le RER A.
En face de moi, exactement en face de moi, se tient une fille, debout. Il est 18h45, j'ai mal au dos, je suis fatiguée, nous sommes Gare de Lyon et notre arrêt est Torcy (Halles-Torcy, 35 minutes, précision pour les automobilistes, ou pire, les provinciaux, ou pire, les mecs de la banlieue Ouest). Mes yeux se perdent dans le vague, je m'attarde sur les gambettes de la fille, en pensant vaguement que sa jupe est trop courte par rapport à la hauteur de ses bottes et la forme de ses jambes. Oui, parfois, on peut penser à ça, moi aussi ça m'étonne assez... Enfin bref, je fixe ses jambes puis je remonte sur son visage quoi, normal, elle est exactement en face de moi, c'est ce qu'il y a de moins fatigant pour les yeux ; je croise machinalement son regard, et je détourne le mien tout aussi mécaniquement afin de continuer à fureter dans le RER, comme le fait une personne normale dans un RER normal à une heure normale avec un manteau normal et des baskets rouges normales et une envie de pisser normale et une copine blonde normale. Mais la fille, je commence à l'entendre pester à ses amis : "putain qu'est-ce qu'elle a celle-là ?". Hmf, je ne la regarde même pas. "J'te jure, elle arrête pas de regarder". Cette fois, mes yeux se tournent, intrigués juste ce qu'il faut, et je recroise son regard avec un air débile, l'air débile que tu as quand tu regardes le paysage dans les transports. "J'aime trop pas sa tête, qu'est-ce qu'elle veut ?". Aggressivité. Elle parle, et sa copine me jette des regards qui se veulent furtifs. Putain je me sens observée. Bon OK, là elle parle de moi, ou de Heloise. Cette fois je les regarde toutes les deux, mal à l'aise - petit silence ; et je leur fait un grand sourire psychopathe, histoire de dire "BON BIN C'EST BON, JE T'ENTENDS POULETTE, capito ? Je ne te TUERAI PAS." Grosse exclamation "Pour qui elle se prend elle ? Non mais j'suis pas sa pote moi, qu'est-ce qu'elle croit ?". Quickos crackitos, Heloise dit "Nan mais, c'est juste un sourire, hein... C'est pas méchant." "Ouais c'est ça, tu vas voir...". Putain on est qu'à Vincennes.
Je ne dis plus rien, soupire, et décide, pour éviter tout autre incident, de fixer quelque chose qui ne m'emmerdera jamais : le plan de la ligne. Mais tu vois, les choses ne sont pas simples, rien n'est simple, et j'entends toujours celle qui pour moi, à ce moment là, n'est plus une fille, encore moins une nana, mais tout simplement une connasse qui a intérêt à descendre à Val de Fontenay. Elle dit "Viens on les suit, ouais j'vais lui montrer. Dés qu'elle sort, j'la chope..." Rho bin il manquait plus que ça, tomber sur une maniaque ; elle me fait penser à Madison Twatter dans Skins, alors je me marre parce que je pensais pas que ça existait en vrai des gens comme ça, qui ne supporte pas qu'on les regarde. J'analyse le ridicule de la situation, et je souris béatement. "Tain regarde comment elle est, on dirait une poupée, putain sa tête me revient pas elle est trop spé sa mère". Aggressivité. Val de Fontenay. Descendent pas. Je fixe Héloise qui semble ne rien remarquer, et j'ai envie de lui demander qu'on change de wagon histoire de pouvoir entamer une sieste normale dans un RER normal à une heure nor[...]. Mais je ne le fais pas, et ça sonne, et la porte se referme, et ça va continuer jusqu'à Neuilly au moins. "Ouais on va jusqu'au val s'il le faut, on attend qu'elle descende et là elle va morfler." Bah là, figurez vous que j'ai tout de même eu un peu peur, parce qu'elle avait l'air non seulement complètement tarée, mais en plus elle était flanquée d'un grand type et de sa copine deux fois plus large que moi. Je me suis calmée quand j'ai vu que le mec n'en avait rien à foutre de ce que la connasse racontait. Je me suis dit que si elle voulait jouer des ongles et du crêpage de chignon, pourquoi pas, à ce petit jeu là tout le monde est bon. J'avais juste peur pour Cassius mon Ipod, et aussi pour Heloise parce que ce serait con qu'elle se fasse griffer à cause de mes yeux.
Elles commentent à haute voix tout ce qu'on fait ; elle sont à 1.5m de nous. Héloise remet son écharpe "téma elle remet son écharpe, elles vont surement sortir. Soit elle a froid soit elles sortent." Là ça me fait marrer alors je bouge un peu, je resserre mon sac contre moi, pour voir "ouais ouais elles sortent à Neuilly". Har har rire intérieur, elle s'est prise pour Columbo. Ca continue.
Dépassé Neuilly. Elles se rendent compte qu'on ne descend pas. Moi je me rends compte qu'elles ne descendent pas. Je me dis, si elle est vraiment maniaque, elle est capable de sortir à Torcy et de nous suivre alors que nous nous rendons à pieds chez Madeleine, et de nous emmerder jusqu'à l'apocalypse. JE M'ENERVE. On croit connaitre tout dans ce monde, et BAM on tombe sur des gens qu'ON NE COMPREND PAS. Et fichtre, JE DETESTE NE PAS COMPRENDRE. Mes sourcils ont des crampes à force de bouger dans tous les sens. LE TEMPS EST VENU DE PRENDRE UNE DECISION. POUR LE BIEN DE LA COMMUNAUTE. Pour le bien de mes sourcils. Nous dépassons Bry sur Marne, elle continue de parler et parler et parler sur moi, sur mes airs de je-ne-sais-quoi. Je me tourne vers Heloise, et je fais semblant de lui confier que je ne comprends pas pourquoi cette jeune femme en face semble contrariée alors que je ne faisais qu'aimer son collant. Puis je tourne le regard vers la connasse injustement nommée jeune femme, et je lui sors la même chose. "J'aime juste ton collant." En une fraction de seconde, je me rends compte que son putain de collant est un putain de collant opaque noir et qu'il n'a absolument rien d'extra. "Enfin, les collants, l'ensemble, avec les bottes. Ca fait bien. J'ai l'impression que tu l'as mal pris..." Elle change de tête. Elle sourit. J'ai l'air innocent et perdu. "Ha ouais c'est vrai ? Bah merci. Moi j'aime pas trop ton manteau, jaune là ça fait bizarre..." L'avis d'une connasse ne m'intéresse pas. "Moi j'aime bien le jaune x). Désolée si je t'ai vexé." Petit sourire gentil. Elle se tourne vers ses compagnons, et dit "c'est vrai que ça fait bien avec les bottes hein ?" en pliant la jambe. J'exhulte. Putain la facilité.
Ils descendent tranquillement au premier Noisy.
A ce moment là, je ne sais toujours pas si je viens de me rabaisser moi-même, de perdre une bataille, de m'être ouvertement foutu de sa gueule ou d'avoir fait preuve d'un tact faux-cul à toute épreuve. Héloise se tourne vers moi "Mais c'est pas vrai que t'aimes ses collants ?". "Bah non, mais elle faisait chier..." Elle rit : " je me disais aussi, ils sont nuls ses collants. En plus, sa robe était trop courte, on voyait ses grosses cuisses, attends...".
J'ai toujours pas compris.
Moralité :
Tchik Tchikiboum Tchik Tchikiboum. (
je suis Sancho de Cuba, j'ai le sang chaud pour la rumba)